Emerson, le sublime ordinaire

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Emerson, le sublime ordinaire
Raphaël Picon
CNRS édition, 25€

Il est des figures mythiques, fondatrices, d’autant plus chères à l’histoire qu’elles éclairent que celle-là est jeune. C’est le cas de Ralph Waldo Emerson. Son seul nom sonne comme l’utopie du projet américain.

Il est de bon ton, aujourd’hui, d’afficher un anti-américanisme caricatural. C’est oublier un peu vite que ce pays est porteur d’une incroyable espérance ; et qui y a vécu sait que celle-là s’y décline au quotidien. Certes à côté de zones obscures, aux ombres inquiétantes de racisme, mais l’espérance ne se dit-elle pas justement au plus sombre de l’existence ? C’est ce que rappelle Raphaël Picon dans son dernier ouvrage, paru aux Éditions du CNRS (gage de qualité scientifique) : une biographie de Ralph Waldo Emerson.Philosophe, théologien, poète qui a inspiré tant de femmes et d’hommes pour construire le monde. Rien de moins. Pour que l’humain tienne sa juste place dans le monde. Intellectuel de la pratique, praticien de l’intelligence, exposé au souffle de l’audace et au charme du dérisoire. Issu d’une famille de pasteurs, il en garde une passion pour ce qui fait la vie, ses interrogations, ses drames et ses élans. Porté par le monde unitarien (c’est à dire non-trinitaire), il en cultive les perspectives de liberté.

On sait les accointances entre Raphaël Picon et le courant unitarien. Et si ce courant n’est pas par essence synonyme de liberté, il est vrai qu’historiquement il se constitue en réaction aux étroitesses dogmatiques dominantes. C’est ce qui séduit notre auteur : ne pas enfermer la spontanéité, la hardiesse, mais aussi la fragilité de Jésus dans un système ; ne pas le faire entrer dans les images de Dieu préexistantes. Pour préserver sa liberté. Pour préserver la liberté de Dieu. Pour accueillir la liberté de l’humain ! (C’est sans compter avec une autre perspective trinitaire : non pas diviniser Jésus, mais humaniser Dieu… mais c’est une autre affaire !) Homme à la sensibilité extrême, Emerson se fait chantre de l’expérience amoureuse. Attentif observateur, il dépeint la nature comme l’équilibre à préserver pour que l’humain retrouve sa propre nature (c’est un homme de son temps !) En un mot, c’est un chercheur d’absolu dans les choses prosaïques. Dans cette quête du sublime ordinaire, sous-titre donné à son livre, on comprend pourquoi il a fasciné Raphaël.

On ne résume pas un volume tel que celui-là, on entre dedans à l’écoute d’un souffle. On n’est pas face à une biographie qui se contenterait d’aligner les dates et les anecdotes en les replaçant dans une chronologie : Raphaël Picon nous livre une « biographie-interprétation ». C’est dire qu’au-delà du personnage d’Emerson, c’est une part de l’auteur que l’on découvre, à la croisée de l’intelligence, de la beauté, de la pensée et de la foi…

Ce qu’il appelait être passionné par l’Evangile !